Un sommet où l’IA devient un sujet de sécurité nationale
Xi Jinping et Donald Trump devraient aborder à Pékin un sujet qui dépasse désormais le commerce, les semi-conducteurs et les parts de marché : les garde-fous à imposer à l’intelligence artificielle avancée. Selon TVA Nouvelles et La Presse, qui reprennent l’AFP, les deux dirigeants partagent une inquiétude précise : que des systèmes d’IA de pointe facilitent la création d’armes biologiques ou automatisent des cyberattaques contre des infrastructures critiques.
L’information a été recoupée par Reuters, qui rapporte que l’IA figure pour la première fois au premier plan des discussions Trump-Xi, même si les attentes restent modestes. Axios évoque de son côté la possibilité d’ouvrir un canal de communication spécifique aux incidents liés à l’IA, une sorte de ligne d’urgence destinée à éviter qu’une crise technique, cyber ou militaire ne dégénère entre les deux puissances.
Ce qui est nouveau n’est pas que Washington et Pékin se parlent d’IA. Ils l’ont déjà fait, notamment lors du dialogue intergouvernemental de Genève en mai 2024, puis lors de l’accord politique Biden-Xi de novembre 2024 affirmant que les humains doivent conserver le contrôle des décisions d’emploi des armes nucléaires. Ce qui change, c’est la nature du risque : l’IA n’est plus seulement vue comme un moteur économique ou un outil militaire futuriste, mais comme une infrastructure de puissance pouvant amplifier des menaces déjà existantes.
Une convergence réelle sur les risques catastrophiques
La convergence entre les États-Unis et la Chine repose sur un calcul froid : certaines catastrophes ne respectent pas les frontières. Un groupe non étatique utilisant un modèle avancé pour obtenir de l’aide dans la conception d’un pathogène dangereux menacerait aussi bien Shanghai que New York. Une IA capable de découvrir et d’exploiter rapidement des failles logicielles pourrait toucher des banques, des hôpitaux, des réseaux énergétiques ou des systèmes de transport dans les deux pays.
Les risques ne sont pas seulement théoriques. Le NIST, par l’intermédiaire de l’AI Safety Institute américain, a publié des lignes directrices sur les modèles de fondation à double usage, en ciblant explicitement les risques de mésusage biologique, chimique et cyber. Anthropic, OpenAI et d’autres laboratoires ont également mis en place des cadres internes de préparation ou de mise à l’échelle responsable, précisément parce que les modèles les plus capables commencent à être évalués sur leur aptitude à assister des tâches offensives.
C’est ici que l’angle de l’AFP, repris par TVA Nouvelles et La Presse, est important : les deux capitales ne craignent pas seulement l’autre État. Elles craignent aussi la diffusion incontrôlée d’outils puissants vers des pirates, des groupes criminels, des acteurs terroristes ou des sous-traitants opaques. Brookings défend une idée similaire : la coopération sino-américaine sur l’IA est plus plausible lorsqu’elle vise les risques créés par des acteurs non étatiques que lorsqu’elle cherche à limiter directement la puissance technologique de l’autre camp.
Pourquoi la méfiance bloque tout de même
Cette convergence ne dissout pas la rivalité de fond. Pour Washington, l’IA chinoise est indissociable de la fusion civilo-militaire, de la surveillance, de la désinformation et du renforcement de l’Armée populaire de libération. Pour Pékin, les restrictions américaines sur les puces Nvidia, les équipements de fabrication de semi-conducteurs et l’accès au calcul avancé ne sont pas de simples mesures de sécurité : elles sont perçues comme une stratégie d’endiguement technologique.
Reuters souligne que les discussions pourraient porter à la fois sur des garde-fous et sur les puces H200 de Nvidia, ce qui illustre parfaitement l’ambiguïté du moment. Les mêmes outils qui permettent de développer des modèles plus performants sont aussi ceux que Washington cherche à contrôler pour ralentir la montée en puissance chinoise. Pékin, de son côté, veut distinguer la gouvernance de l’IA de ce qu’il considère comme une politique de blocage industriel.
Chris McGuire, du Council on Foreign Relations, formule l’obstacle de manière brutale : les États-Unis voient certains modèles avancés comme un risque de prolifération, tandis que la Chine voit souvent les mécanismes de contrôle comme une attaque contre son droit au développement technologique. Cette divergence rend difficile tout accord robuste, vérifiable et durable.
Le précédent nucléaire ne suffit pas
L’accord Biden-Xi de 2024 sur le contrôle humain des armes nucléaires constitue un précédent utile, mais limité. Il a produit une norme politique claire, facile à comprendre et relativement consensuelle : ne pas déléguer à une machine la décision nucléaire ultime. En matière d’IA générative et d’agents autonomes, les frontières sont beaucoup plus floues.
Qu’est-ce qu’un modèle trop dangereux pour être diffusé ? À partir de quel niveau une capacité cyber devient-elle offensive ? Comment vérifier qu’un laboratoire, civil ou militaire, n’a pas retiré des garde-fous d’un modèle interne ? Comment distinguer recherche défensive, test de vulnérabilité et préparation d’attaque ? Ces questions techniques ne se résument pas à une formule diplomatique.
La comparaison avec le nucléaire a donc ses limites. Les armes nucléaires reposent sur des matériaux, des sites et des chaînes d’approvisionnement relativement surveillables. L’IA repose sur du code, des poids de modèles, des données, du calcul et des talents qui circulent beaucoup plus vite. La vérification y est plus difficile, et la tentation du déni plausible plus forte.
Une gouvernance mondiale fragmentée
Depuis 2023, plusieurs forums tentent d’encadrer l’IA avancée. La Déclaration de Bletchley, signée par les États-Unis, la Chine, l’Union européenne et d’autres pays, a reconnu les risques graves, voire catastrophiques, liés aux modèles de pointe. Le sommet de Séoul a poursuivi cette dynamique en insistant sur la sécurité, l’innovation et l’inclusion. L’ONU, avec son rapport Governing AI for Humanity et le Pacte numérique mondial, cherche à créer un cadre plus universel, notamment par un panel scientifique international sur l’IA.
La Chine a aussi lancé sa Global AI Governance Initiative, qui insiste sur la souveraineté, l’égalité d’accès et le rôle central des Nations unies. Mais cette approche entre en tension avec celle des États-Unis, plus orientée vers les coalitions de pays alliés, les contrôles à l’exportation, les tests de sûreté et la protection de l’avantage technologique occidental.
Le résultat est une gouvernance en couches : normes volontaires d’entreprise, lignes directrices nationales, sommets internationaux, initiatives onusiennes, contrôles commerciaux et dialogues bilatéraux. Cette architecture peut réduire certains risques, mais elle reste loin d’un régime mondial comparable aux accords de non-prolifération.
Le facteur accélération
Le rapport AI Index 2026 de Stanford HAI montre que l’écart entre les meilleurs modèles américains et chinois s’est fortement réduit. Ce resserrement change la diplomatie de l’IA. Tant que les États-Unis disposaient d’une avance nette, Washington pouvait parler de garde-fous depuis une position dominante. À mesure que la Chine rattrape son retard, la discussion devient plus symétrique, mais aussi plus nerveuse.
Plus la course est serrée, plus chaque camp craint qu’un engagement de retenue profite à l’autre. C’est le dilemme classique de la sécurité appliqué au logiciel : un garde-fou est souhaitable si tout le monde le respecte, mais dangereux s’il ralentit seulement celui qui s’y conforme.
Cette logique explique pourquoi les engagements les plus probables seront modestes : ligne de communication en cas d’incident, échanges techniques limités, principes sur le contrôle humain, discussions sur les risques biologiques et cyber, peut-être mécanismes de notification volontaire. Un traité contraignant sur les modèles de fondation paraît beaucoup moins probable à court terme.
Ce que cela signifie pour l’avenir
La question centrale n’est donc pas de savoir si Washington et Pékin se font confiance. Ils ne se font pas confiance, et il serait naïf de bâtir la gouvernance mondiale de l’IA sur l’hypothèse inverse. La vraie question est de savoir s’ils peuvent construire des garde-fous minimaux malgré cette méfiance.
L’histoire des relations stratégiques montre que c’est possible, mais seulement lorsque les règles sont étroites, vérifiables et liées à un intérêt mutuel évident. Pour l’IA, cela signifie probablement commencer par les domaines où les deux camps ont le plus à perdre : bioterrorisme assisté par IA, cyberattaques contre infrastructures civiles, perte de contrôle de modèles autonomes, et décisions militaires critiques sans supervision humaine.
L’enjeu dépasse le sommet Xi-Trump. Si les deux premières puissances de l’IA ne parviennent pas à établir au moins des procédures d’urgence, les autres forums internationaux risquent de rester déclaratoires. Mais si elles y parviennent, même modestement, elles pourraient créer un précédent : une gouvernance de l’IA fondée non pas sur la confiance, mais sur la peur partagée du pire.
C’est peut-être le paradoxe de cette nouvelle diplomatie technologique. Les garde-fous globaux ne naîtront pas d’une harmonie géopolitique. Ils naîtront, s’ils naissent, de la reconnaissance que certaines capacités d’IA sont trop dangereuses pour être abandonnées à la seule logique de la compétition.