Un arbitrage de souveraineté, pas une fermeture totale du ciel
La Commission européenne vient de proposer une refonte majeure de l’accès à la bande 2 GHz utilisée pour les services mobiles par satellite, une bande rare et stratégique parce qu’elle peut servir à connecter directement des téléphones, objets et véhicules à des satellites lorsque les réseaux terrestres sont absents. Selon Reuters, TechRadar et Les Numériques, le compromis retenu ne consiste pas à bannir Starlink ou Amazon Leo, anciennement Project Kuiper, mais à leur laisser une fenêtre beaucoup plus étroite que celle qu’ils auraient pu espérer.
La nuance est importante. D’après Reuters, un tiers du spectre serait ouvert aux opérateurs non européens pour les usages commerciaux. Un autre tiers irait aux opérateurs européens pour les services commerciaux, tandis que le dernier tiers serait réservé à des usages étatiques, de sécurité et de défense, intégrés à l’écosystème européen IRIS². Au total, cela revient à placer environ deux tiers de la ressource sous contrôle européen ou au bénéfice direct de capacités européennes, tout en évitant une exclusion frontale des acteurs américains.
La Commission présente ce choix comme une réponse à trois impératifs : compétitivité, sécurité et résilience. Sur son site Shaping Europe’s Digital Future, elle rappelle que la bande MSS 2 GHz doit être autorisée de manière harmonisée dans tous les États membres après l’expiration des licences actuelles, prévue en mai 2027. Les titulaires historiques sont Viasat, héritier d’Inmarsat, et EchoStar, héritier de Solaris. Ces licences remontent à une sélection européenne de 2009 et avaient été accordées pour dix-huit ans.
Pourquoi cette bande 2 GHz est si convoitée
La bande MSS 2 GHz, autour de 1980-2010 MHz pour la liaison Terre-espace et 2170-2200 MHz pour la liaison espace-Terre, n’est pas une simple ressource technique. Elle est l’une des rares bandes harmonisées à l’échelle de l’Union pour les services mobiles par satellite. Elle peut donc permettre à un même service d’opérer dans plusieurs pays européens sans renégocier pays par pays un patchwork de conditions nationales.
Le moment est décisif parce que la connectivité satellite bascule du terminal spécialisé vers le téléphone ordinaire. La promesse du direct-to-device est simple : envoyer des messages, des alertes d’urgence, de la donnée IoT, voire à terme de la voix et du haut débit léger, sans antenne relais à proximité. Pour les zones rurales, les montagnes, les corridors maritimes, les trains, les avions et les secours, l’enjeu est concret. Une partie de la couverture mobile pourrait venir du ciel.
C’est précisément ce qui inquiète les opérateurs télécoms européens. Starlink n’est plus seulement un fournisseur d’Internet fixe par parabole. Avec ses satellites Direct to Cell et ses partenariats avec des opérateurs mobiles, SpaceX peut devenir un concurrent d’infrastructure. Amazon Leo, encore en phase de déploiement, vise la même logique industrielle : une constellation en orbite basse, des terminaux plus intégrés, et une capacité mondiale qui pourra être vendue aux consommateurs, aux entreprises et aux gouvernements.
L’ombre de Starlink et le précédent ukrainien
La guerre en Ukraine a transformé Starlink en infrastructure géopolitique. Le réseau a démontré sa valeur lorsqu’il a permis de maintenir des communications civiles et militaires après la destruction d’infrastructures terrestres. Mais il a aussi exposé une vulnérabilité : une infrastructure critique européenne peut dépendre d’une entreprise privée américaine, elle-même soumise aux priorités politiques, commerciales et réglementaires des États-Unis.
Euronews insiste sur ce point : la dépendance à Starlink est devenue un argument majeur dans la doctrine européenne de résilience. Les débats autour des restrictions d’usage, du contrôle des terminaux, des usages militaires et de l’influence d’Elon Musk ont accéléré la prise de conscience à Bruxelles. La souveraineté numérique ne se limite plus au cloud ou aux semi-conducteurs. Elle inclut désormais les orbites, les fréquences et les stations au sol.
C’est ici qu’IRIS² entre en scène. La Commission européenne a attribué en 2024 un contrat de concession de douze ans au consortium SpaceRISE, porté par SES, Eutelsat et Hispasat. Le système doit réunir plus de 290 satellites en orbites basse et moyenne, avec un objectif de services gouvernementaux à l’horizon 2030. Eutelsat et SES, déjà actifs dans les télécoms spatiales, sont donc au cœur de la réponse européenne. Telesat, acteur canadien allié mais non européen, illustre aussi la montée d’une offre LEO souveraine ou quasi souveraine orientée vers les gouvernements et la défense.
Protéger l’industrie sans casser l’innovation
La décision européenne ressemble à une politique industrielle assumée. Elle reconnaît que le marché seul ne produira pas nécessairement une capacité européenne compétitive face à Starlink, qui dispose d’une avance massive. Scientific American rapportait en mars 2026 que SpaceX avait franchi le seuil des 10 000 satellites Starlink actifs en orbite. Amazon Leo, de son côté, accélère ses lancements et prévoit une constellation initiale de plus de 3 000 satellites, selon les informations publiées par Amazon.
Face à ces géants américains, les champions européens partent avec moins de volume, moins de cadence de lancement et moins d’intégration verticale. SpaceX fabrique ses satellites, lance ses propres fusées, vend ses services et multiplie les partenariats. Amazon dispose d’une puissance financière et d’une infrastructure cloud mondiale. L’Europe répond donc par la régulation du spectre : si elle ne peut pas encore rivaliser satellite contre satellite, elle peut au moins structurer l’accès au marché continental.
Ce choix comporte toutefois un risque. Réserver du spectre à des acteurs européens ne garantit pas qu’ils livreront plus vite, moins cher ou mieux que Starlink. Pour les citoyens européens vivant dans des zones blanches, la question n’est pas abstraite : auront-ils plus rapidement accès à une connectivité fiable, ou devront-ils attendre que les solutions européennes mûrissent ? Le compromis actuel tente de répondre à cette critique en laissant un tiers ouvert aux opérateurs non européens, tout en réservant une capacité stratégique à l’Union.
Le cas des transports : une tension réglementaire à surveiller
L’angle le plus sensible concerne les transports européens. Starlink équipe déjà des avions, navires, véhicules spécialisés et services mobiles dans plusieurs marchés. Dans le débat autour de l’article 23 invoqué par certains acteurs pour faciliter ou encadrer le déploiement de services satellitaires dans les transports, la tension est évidente : l’Europe veut améliorer la connectivité embarquée, mais elle ne veut pas que cette modernisation se transforme en dépendance automatique à Starlink.
Autrement dit, un texte sectoriel peut encourager la connectivité des trains, avions, ports, ferries ou corridors logistiques sans préjuger de l’accès prioritaire au spectre MSS harmonisé. C’est là que Bruxelles trace une ligne politique : oui à la connectivité dans les transports, non à une captation des fréquences stratégiques par les seuls opérateurs américains. Pour Starlink, cela signifie que les services de mobilité continueront d’exister dans d’autres bandes et cadres réglementaires, mais que le direct-to-device paneuropéen en 2 GHz sera beaucoup plus contraint.
Ce que cela change pour les Européens
À court terme, les utilisateurs ne verront probablement pas de rupture immédiate. Les services Starlink fixes ou maritimes déjà disponibles ne dépendent pas exclusivement de cette bande MSS 2 GHz. Les licences actuelles de Viasat et EchoStar doivent encore être prolongées transitoirement, selon Reuters, afin d’éviter une coupure brutale avant la nouvelle procédure.
À moyen terme, l’impact pourrait être plus visible. Les appels d’urgence depuis des zones sans réseau, les capteurs industriels isolés, les communications de crise, la couverture de routes ou de voies ferrées reculées et la connectivité de territoires périphériques pourraient bénéficier de services plus intégrés. Mais la qualité dépendra de la capacité des opérateurs européens à investir vite et à travailler avec les opérateurs mobiles nationaux.
Pour Starlink et Amazon Leo, le message est clair : l’Europe reste un marché ouvert, mais pas un marché neutre. Les LEO américaines pourront candidater, mais elles devront se battre pour une portion limitée du spectre et accepter une doctrine européenne où la sécurité, la défense et l’autonomie industrielle pèsent autant que l’efficacité commerciale.
Une doctrine européenne plus offensive
Cette décision marque une évolution de la souveraineté numérique européenne. Pendant des années, Bruxelles a surtout régulé les plateformes, les données et la concurrence. Désormais, elle utilise aussi le spectre comme levier industriel. La ressource radio devient une frontière économique, au même titre que les puces, le cloud ou les câbles sous-marins.
Les États-Unis pourraient y voir une discrimination déguisée. Les Européens y verront plutôt une assurance stratégique. Entre ces deux lectures, la Commission tente un compromis : ne pas exclure Starlink et Amazon, mais empêcher qu’ils deviennent l’infrastructure par défaut du continent.
La vraie question est maintenant opérationnelle. Si Eutelsat, SES, Hispasat et leurs partenaires transforment cette protection réglementaire en services compétitifs, l’Europe aura réussi un acte de souveraineté utile. Si la réserve de spectre devient une rente sans déploiement rapide, les citoyens européens retiendront surtout qu’on leur a ralenti l’accès à de meilleurs services. La souveraineté numérique ne se décrète pas par allocation de fréquences : elle se prouve par la couverture, le prix, la fiabilité et la capacité à tenir en temps de crise.