IA et capital-risque : la FOMO est devenue une thèse d’investissement
Intelligence artificielle

IA et capital-risque : la FOMO est devenue une thèse d’investissement

Un boom réel, mais de moins en moins rationnel

Le capital-risque n’a pas simplement adopté l’intelligence artificielle : il s’est réorganisé autour d’elle. Dans un entretien publié le 30 mai 2026 par TechCrunch, trois investisseurs — Niko Bonatsos de Verdict Capital, Andreas Stavropoulos de Threshold Ventures et Ben Blume d’Atomico — décrivent un marché où la peur de rater le prochain OpenAI pèse parfois plus lourd que l’analyse froide des fondamentaux.

Le mot le plus important de l’article n’est pas IA. C’est groupthink. Bonatsos, vétéran de la Silicon Valley, résume l’ambiance en une formule brutale : « never seen more groupthink ». Autrement dit, jamais la pensée de groupe n’aurait été aussi visible dans le venture. Les investisseurs regardent les mêmes signaux, se ruent sur les mêmes profils, les mêmes catégories et parfois les mêmes entreprises, avec une intensité qui transforme la levée de fonds en phénomène social.

La scène décrite par TechCrunch est presque caricaturale : être jeune, basé à San Francisco et construire quelque chose en IA peut suffire à recevoir une term sheet. Bonatsos plaisante à moitié sur le fait qu’un fondateur de 22 ans en IA pourrait déjà avoir une offre seed, tandis qu’un fondateur de 19 ans pourrait presque être perçu comme un prodige déjà prêt pour une Série A. La blague fonctionne précisément parce qu’elle dit quelque chose de vrai : dans certains segments, l’âge, la vitesse et l’étiquette IA deviennent des proxys de potentiel.

Les données confirment la concentration extrême

L’intérêt de l’article de TechCrunch est qu’il ne repose pas seulement sur des impressions de couloir. Les chiffres récents du PitchBook-NVCA Venture Monitor donnent un cadre beaucoup plus dur à cette intuition. Selon PitchBook et la National Venture Capital Association, 42,5 % des transactions de capital-risque américaines du premier trimestre 2026 impliquaient une startup IA, tandis que 88,8 % de la valeur investie allait à des entreprises IA et machine learning. Plus révélateur encore : sans les cinq plus gros deals et exits, les montants du trimestre chuteraient massivement.

Le NVCA Yearbook 2026 va dans le même sens : en 2025, l’IA aurait représenté 65,4 % de la valeur totale des investissements VC aux États-Unis. C’est un niveau qui dépasse une simple rotation sectorielle. On assiste à une compression du marché : plus d’argent vers moins d’entreprises, avec des gestionnaires de fonds et des investisseurs non traditionnels qui préfèrent payer très cher l’accès aux supposés gagnants plutôt que prendre le risque d’être absents.

Stanford HAI documente aussi la montée rapide de l’investissement privé en IA. Son AI Index montrait déjà une accélération forte de l’investissement en IA générative en 2024, puis les données 2025-2026 indiquent une nouvelle marche, avec une domination encore plus marquée des modèles de fondation, de l’infrastructure et des couches applicatives capables d’absorber de très gros capitaux.

La FOMO remplace-t-elle la diligence ?

Le problème n’est pas que l’IA attire du capital. Le problème est que l’IA attire du capital avec une urgence qui modifie les critères de décision. Dans un marché normal, un investisseur compare la qualité du produit, la taille du marché, la traction, l’équipe, le pricing, le coût d’acquisition, la rétention et le chemin vers la rentabilité. Dans un marché en euphorie, une autre question s’impose : que se passe-t-il si je passe à côté ?

Cette peur est rationnelle à l’échelle d’un fonds. Un seul investissement exceptionnel peut compenser une série d’échecs. Bonatsos le rappelle en substance : dans le venture, on ne peut perdre son argent qu’une fois sur un mauvais investissement, alors qu’un bon deal peut retourner 100 fois la mise. Cette asymétrie pousse les fonds à tolérer plus de bruit, plus de risques et plus de valorisations tendues, tant qu’ils croient être proches d’un actif rare.

Mais cette logique peut devenir circulaire. Si Sequoia, Andreessen Horowitz, Lightspeed, SoftBank, Altimeter ou un grand corporate regardent un deal, le deal devient automatiquement plus crédible. Le signal n’est plus seulement la qualité de la startup ; c’est l’identité des autres investisseurs qui regardent la startup. C’est le cœur de la pensée de groupe : chacun croit lire une information indépendante, alors qu’il observe souvent le même mimétisme que les autres.

Des métriques devenues élastiques

Le passage le plus inquiétant de l’entretien concerne les revenus. Ben Blume estime que certains acteurs sont « relatively liberal » dans leur manière de définir l’ARR. Dans l’IA, la situation est particulièrement confuse : facturation à l’usage, crédits gratuits, revenus annualisés depuis une courte campagne, contrats pilotes transformés en run rate, consommation de tokens gonflée par des essais non récurrents.

Ce flou est dangereux parce qu’il permet de raconter une croissance spectaculaire avant qu’elle ne soit réellement prouvée. Dans le SaaS classique, l’ARR est déjà une métrique qu’il faut auditer. Dans l’IA, elle devient parfois un récit. Les startups vendent une trajectoire, les VCs achètent une option, et les LPs — les investisseurs des fonds — espèrent que cette option donnera accès à la prochaine plateforme dominante.

Le contexte enterprise invite pourtant à la prudence. McKinsey indique que l’adoption de l’IA progresse, notamment autour des agents, mais que le passage des pilotes à l’impact à grande échelle reste difficile pour la majorité des organisations. Bain, de son côté, souligne le coût énorme de l’infrastructure IA et la nécessité de générer des revenus massifs pour justifier le cycle d’investissement. L’écart entre adoption, usage réel, marge brute et profitabilité reste donc une zone de fragilité.

Pourquoi les très jeunes fondateurs fascinent autant

Les trois VCs interrogés par TechCrunch ne disent pas que l’âge suffit. Stavropoulos avance plutôt qu’en période de rupture, le manque d’expérience peut devenir un avantage : les anciens réflexes peuvent enfermer les fondateurs dans les anciennes catégories. Blume nuance encore : ce qui compte n’est pas l’âge sur le passeport, mais l’intensité, la vitesse d’apprentissage et la capacité à s’adapter plus vite que le marché.

Cela explique pourquoi des profils très jeunes captent autant d’attention. L’IA permet à de petites équipes de produire en quelques semaines ce qui exigeait auparavant plus de développeurs, plus de temps et plus de capital. Si deux fondateurs peuvent atteindre une preuve de produit beaucoup plus vite, la séquence pre-seed, seed, Série A peut se contracter. Mais cette compression crée aussi un risque : financer trop tôt, trop cher, des entreprises dont la différenciation n’a pas encore été testée.

Ce que la prochaine correction pourrait révéler

Stavropoulos est le plus direct : « There will be a correction ». La question n’est donc pas seulement de savoir si l’IA est une bulle. L’IA est manifestement une révolution technologique réelle. La question est de savoir quelles valorisations, quelles entreprises et quelles catégories survivront quand le marché redemandera des preuves.

La correction ne ressemblera probablement pas à un effondrement uniforme. Les entreprises qui contrôlent l’infrastructure, les modèles les plus utilisés, les données critiques, la distribution ou des workflows profonds pourraient continuer à attirer du capital. En revanche, les wrappers fragiles, les produits faciles à copier, les métriques gonflées et les startups dépendantes de coûts de calcul subventionnés risquent d’être brutalement revalorisés.

Le paradoxe est que cette correction pourrait être saine. Elle obligera les investisseurs à distinguer l’IA comme capacité transversale de l’IA comme avantage concurrentiel durable. Elle forcera les fondateurs à démontrer non seulement qu’ils utilisent des modèles puissants, mais qu’ils possèdent une distribution, une donnée propriétaire, une intégration métier ou une économie unitaire défendable.

Le signal à retenir

L’entretien de TechCrunch est précieux parce qu’il montre que les VCs eux-mêmes savent que le marché est devenu socialement chauffé. Ils ne nient pas la rupture technologique. Ils reconnaissent au contraire que l’IA change la vitesse de création d’entreprise. Mais ils admettent aussi que la FOMO, les méga-fonds et la concurrence pour l’accès aux deals déforment les prix.

Pour les fondateurs, la fenêtre reste exceptionnelle, mais elle impose une discipline : ne pas confondre term sheet rapide et validation durable. Pour les investisseurs, le défi est encore plus simple à formuler et plus difficile à appliquer : résister au confort du troupeau. Le prochain cycle ne pardonnera pas à ceux qui auront acheté l’étiquette IA sans vérifier la substance.

Sources d'actualité

Références complémentaires