IA de confiance : Ottawa promet des garde-fous, mais le vrai test sera la souveraineté du cloud
Intelligence artificielle

IA de confiance : Ottawa promet des garde-fous, mais le vrai test sera la souveraineté du cloud

Une stratégie fédérale attendue sous le signe de la confiance

Ottawa s’apprête à publier cette semaine sa nouvelle stratégie fédérale en matière d’intelligence artificielle, avec un mot d’ordre désormais central : la confiance. Selon La Presse et Les Affaires, le ministre de l’Intelligence artificielle et de l’Innovation numérique, Evan Solomon, a indiqué le 2 juin 2026 que le plan fédéral cherchera à rassurer les Canadiens sur l’usage de l’IA, notamment en matière de vie privée, de données, de protection des enfants et d’effets sur le travail.

La Presse rapporte que la stratégie mettra l’accent sur la capacité du gouvernement à « renforcer la confiance » dans l’IA. Les Affaires souligne de son côté que ce document, attendu depuis plusieurs mois, doit être publié cette semaine. La Presse et Les Affaires s’appuient sur les informations diffusées par La Presse canadienne, ce qui donne une première photographie crédible de l’annonce, mais pas encore l’équivalent d’un texte final gouvernemental complet. C’est une distinction importante : au moment d’écrire ces lignes, le document officiel complet n’a pas encore été rendu public.

Les grandes lignes, elles, sont déjà visibles. Le gouvernement fédéral a indiqué dans sa mise à jour économique du printemps que sa stratégie reposerait sur six piliers : protéger les Canadiens et la démocratie, former et outiller la population, accélérer l’adoption de l’IA dans l’économie, bâtir une fondation canadienne d’IA souveraine, faire croître des champions nationaux et renforcer les alliances internationales de confiance. Autrement dit, Ottawa veut présenter l’IA non seulement comme un dossier technologique, mais comme un projet industriel, démocratique et géopolitique.

Ce que promet concrètement Ottawa

La promesse la plus lisible est celle d’un compromis : accélérer l’adoption de l’IA sans donner l’impression de sacrifier les droits fondamentaux. Selon La Presse canadienne, Evan Solomon a évoqué la protection de la vie privée, des données et des enfants, ainsi que des lois à venir sur les préjudices en ligne et la protection des renseignements personnels. La stratégie devrait aussi comprendre un volet de formation et d’éducation à l’IA, de même qu’une réflexion sur les effets de la technologie sur le marché du travail.

Un projet de stratégie obtenu par CBC News, cité par plusieurs reprises dans l’écosystème médiatique canadien, évoquait des objectifs ambitieux : hausser l’adoption de l’IA par les entreprises canadiennes, offrir une formation de base à l’IA à l’ensemble de la population d’ici 2031 et faire de l’IA un moteur de productivité et d’emplois. Ces éléments restent à confirmer dans la version finale, mais ils s’inscrivent dans une logique déjà exposée par Ottawa : passer d’un Canada fort en recherche à un Canada capable de commercialiser, d’acheter, d’utiliser et de gouverner l’IA à grande échelle.

Le point délicat est que la « confiance » ne se décrète pas. Elle se construit avec des règles, des institutions, de la transparence, des recours et des infrastructures. Or le Canada arrive dans cette séquence avec un bilan contrasté. Le pays a été un pionnier mondial en 2017 avec la Stratégie pancanadienne en matière d’intelligence artificielle, administrée par le CIFAR, et financée initialement à hauteur de 125 millions de dollars. En 2022, Ottawa a lancé une deuxième phase de plus de 443 millions de dollars pour mieux relier recherche, talent, commercialisation et adoption. Mais le volet législatif a avancé beaucoup plus lentement.

Le Code de conduite volontaire sur l’IA générative, lancé en 2023 par Innovation, Sciences et Développement économique Canada, a servi de mesure transitoire. Il encourageait les entreprises à adopter des pratiques de sécurité, de transparence, de supervision humaine et de gestion des risques. Mais un code volontaire n’est pas une loi. Et le Canada ne dispose toujours pas d’un régime fédéral complet et spécifique à l’IA comparable, par exemple, à l’AI Act européen.

Le nuage américain, angle mort ou cœur du sujet?

Le débat sur la confiance change de nature dès qu’on regarde l’infrastructure. Un rapport du Canadian Anti-Monopoly Project, relayé par Global News et La Presse canadienne, affirme qu’Amazon, Microsoft et Google contrôlent 85 % du marché canadien du cloud public. C’est plus que leur part mondiale estimée à environ 66 %. Cette concentration n’est pas seulement un enjeu de concurrence : elle touche directement la souveraineté numérique.

Pourquoi? Parce que l’IA moderne dépend massivement du cloud : stockage des données, entraînement des modèles, inférence, outils de développement, cybersécurité, services applicatifs et plateformes de productivité. Si la capacité de calcul, les données et les outils essentiels sont majoritairement fournis par des entreprises américaines, alors la souveraineté canadienne ne peut pas se limiter à dire que les serveurs sont physiquement situés au Canada. Il faut aussi regarder la propriété, le contrôle opérationnel, les obligations juridiques étrangères, l’interopérabilité et la capacité de changer de fournisseur.

Le rapport du Canadian Anti-Monopoly Project a un angle assumé : il analyse le cloud à travers le prisme de la concentration de marché et du pouvoir des plateformes. Ce biais est utile, mais doit être lu comme tel. Les hyperscalers américains dominent aussi parce qu’ils offrent une profondeur technique, une résilience et un catalogue de services difficiles à reproduire rapidement. La question n’est donc pas de savoir si Ottawa peut remplacer AWS, Azure et Google Cloud du jour au lendemain. La vraie question est de savoir si le gouvernement peut empêcher que l’IA canadienne devienne prisonnière d’une dépendance structurelle.

La souveraineté comme pilier industriel

Ottawa semble avoir compris que la souveraineté numérique doit passer par le calcul. En avril 2026, le gouvernement a lancé un appel à candidatures pour construire une grande infrastructure canadienne de supercalcul optimisée pour l’IA, dans le cadre de la Stratégie canadienne sur la capacité de calcul souveraine pour l’IA. Cette stratégie comprend trois axes : mobiliser l’investissement privé, bâtir une infrastructure publique de supercalcul et créer un fonds d’accès au calcul pour l’IA.

En mai 2026, le gouvernement fédéral et TELUS ont aussi annoncé l’avancement de travaux liés à de grands centres de données d’IA souverains en Colombie-Britannique. Le message politique est clair : le Canada veut que des chercheurs, entreprises et institutions puissent accéder à de la puissance de calcul située au pays, gouvernée selon des conditions canadiennes et utile à l’écosystème national.

Mais là encore, tout dépendra des détails. Qui possédera les infrastructures? Qui administrera les systèmes? Quels fournisseurs de puces, de logiciels et de services seront utilisés? Les contrats imposeront-ils l’interopérabilité, la portabilité des données et l’absence de verrouillage propriétaire? Les PME canadiennes auront-elles réellement accès à ces capacités, ou seront-elles captées par quelques grands acteurs télécoms, cabinets-conseils et fournisseurs déjà proches de l’État?

Le risque est que la souveraineté devienne un slogan d’approvisionnement public : des centres de données au Canada, mais une pile logicielle toujours dépendante des mêmes hyperscalers étrangers. La souveraineté forte exige plutôt une approche par couches : données, calcul, modèles, logiciels, identité numérique, cybersécurité, normes d’achat et audit indépendant.

Confiance, protection des enfants et vie privée : des lois encore à préciser

L’autre grande promesse d’Ottawa concerne les garde-fous sociaux. Evan Solomon lie la confiance à de futures mesures sur la protection de la vie privée et les préjudices en ligne. Le gouvernement a déjà tenté de légiférer sur les préjudices en ligne avec le projet de loi C-63 en 2024, qui visait notamment les contenus exploitant sexuellement des enfants, le cyberharcèlement, l’incitation à la violence, la haine et les contenus intimes non consensuels, y compris les hypertrucages. Ce texte n’a pas abouti dans sa forme initiale.

Sur la vie privée, le Canada doit aussi moderniser un cadre vieillissant. Le Commissariat à la protection de la vie privée a insisté à plusieurs reprises sur les risques liés à l’IA, aux décisions automatisées, aux hypertrucages et à la protection des enfants. La stratégie d’IA ne pourra donc pas se contenter d’un langage de principe : elle devra préciser les droits des citoyens, les obligations des entreprises, les pouvoirs d’enquête, les sanctions et les mécanismes de recours.

La tension est évidente. Trop peu de règles nourrirait la méfiance du public. Trop de règles mal conçues pourrait ralentir l’adoption ou renforcer les grands acteurs capables d’absorber les coûts de conformité. La ligne de crête consiste à imposer des obligations plus fortes aux systèmes à haut risque, tout en évitant d’étouffer les usages à faible risque et les PME.

Ce que cela signifie pour la suite

La stratégie fédérale arrive à un moment charnière. Le Canada possède encore des atouts considérables : universités de haut niveau, instituts comme Mila, Vector et Amii, expertise en apprentissage profond, réputation en IA responsable et accès à une énergie relativement propre dans certaines provinces. Mais l’avantage scientifique ne suffit plus. La compétition se joue maintenant sur la puissance de calcul, les chaînes d’approvisionnement, les modèles d’affaires, l’adoption dans les entreprises et la capacité de l’État à acheter intelligemment.

Si Ottawa réussit, la stratégie pourrait transformer la « confiance » en avantage compétitif : des systèmes mieux audités, des données mieux protégées, des infrastructures plus résilientes et des entreprises canadiennes capables de vendre à des clients qui veulent de l’IA fiable, explicable et moins dépendante des géants américains.

Si Ottawa échoue, la stratégie risque de devenir un document de plus : beaucoup de principes, quelques annonces de financement, mais une dépendance inchangée à des plateformes étrangères qui captent l’essentiel de la valeur.

La domination américaine du cloud à 85 % pose donc la vraie question de fond. La confiance ne se résume pas à convaincre les Canadiens que l’IA est utile. Elle suppose que le Canada puisse contrôler les conditions matérielles, juridiques et économiques de son IA. C’est à cette aune, plus qu’à la rhétorique ministérielle, que la stratégie d’Evan Solomon sera jugée.

Sources d'actualité

Références complémentaires