Une stratégie attendue, un mot d’ordre : la confiance
Le gouvernement fédéral canadien s’apprête à publier cette semaine sa nouvelle stratégie nationale en intelligence artificielle, sous la responsabilité d’Evan Solomon, ministre de l’Intelligence artificielle et de l’Innovation numérique. Selon La Presse et Les Affaires, qui relaient La Presse Canadienne, le cœur politique du document sera la « confiance » : confiance des citoyens, des travailleurs, des entreprises et des institutions publiques dans une technologie que l’État veut à la fois accélérer, encadrer et canadianiser.
Ce n’est pas un simple choix de vocabulaire. Depuis deux ans, Ottawa cherche à sortir d’un double embarras : le Canada demeure l’un des berceaux scientifiques de l’IA moderne, grâce notamment à Mila, au Vector Institute et à Amii, mais il peine à convertir cet avantage académique en adoption massive, en champions mondiaux et en infrastructures souveraines. En parallèle, la tentative de loi fédérale sur l’IA, intégrée au projet de loi C-27 avec l’Artificial Intelligence and Data Act, est morte au feuilleton après la prorogation du Parlement. Le pays se retrouve donc avec des lignes directrices volontaires, des enquêtes de commissaires à la vie privée, des investissements publics, mais pas encore de cadre législatif complet.
Ce que contient concrètement la promesse de « confiance »
Les indices disponibles sont assez clairs. Dans la Mise à jour économique du printemps 2026, Ottawa a présenté la future stratégie « AI for All » autour de six piliers : protéger les Canadiens et la démocratie, donner des compétences en IA à la population, accélérer l’adoption dans l’économie, bâtir une fondation d’IA souveraine, faire croître des champions canadiens et nouer des alliances internationales de confiance.
La confiance, dans cette architecture, n’est donc pas seulement éthique. Elle est aussi industrielle, juridique et géopolitique. Le gouvernement veut moderniser les lois sur la protection de la vie privée et les préjudices en ligne, renforcer les capacités nationales de sûreté de l’IA, sécuriser les systèmes gouvernementaux, financer le calcul informatique de pointe, former les citoyens et utiliser l’État comme client stratégique pour aider les entreprises canadiennes à croître.
Evan Solomon avait déjà résumé cette approche devant un comité parlementaire : l’IA doit servir les personnes, non l’inverse, et la souveraineté ne signifie pas l’isolement, mais la capacité de choisir où l’on construit, où l’on déploie et sous quelle loi les systèmes fonctionnent. C’est une formulation politiquement habile. Elle évite le piège d’un nationalisme technologique irréaliste, tout en reconnaissant que l’IA n’est plus un simple logiciel : c’est une infrastructure de pouvoir.
Le précédent C-27 : une stratégie sans loi complète
Le problème, c’est que la confiance ne se décrète pas. Elle se vérifie. Or le Canada a déjà raté une première occasion de transformer ses principes en obligations contraignantes. Le projet de loi C-27 devait moderniser la loi fédérale sur la protection des renseignements personnels dans le secteur privé et créer une loi sur l’intelligence artificielle et les données. Son parcours parlementaire a été long, contesté et finalement interrompu.
Depuis, Ottawa s’appuie sur un Code de conduite volontaire pour l’IA générative avancée, sur l’Institut canadien de la sécurité de l’IA et sur des mécanismes de surveillance existants. Ces outils ont une utilité réelle : ils fixent des attentes en matière de reddition de comptes, de sécurité, d’équité, de transparence et de supervision humaine. Mais ils ne remplacent pas un régime complet d’audit obligatoire, de sanctions, de droits individuels effectifs et d’accès indépendant à l’information technique.
L’enquête des commissaires à la vie privée sur OpenAI, publiée en mai 2026, illustre cette tension. Les autorités fédérale, québécoise, britanno-colombienne et albertaine ont identifié des préoccupations importantes sur la manière dont ChatGPT avait été développé et déployé, tout en obtenant des engagements correctifs de l’entreprise. C’est utile, mais réactif. Une stratégie de confiance crédible devrait réduire la probabilité que de tels problèmes soient découverts seulement après déploiement massif.
Le paradoxe du nuage : souveraineté proclamée, dépendance structurelle
Le point le plus fragile de la stratégie est ailleurs : dans l’infrastructure. Selon Global News, citant un rapport du Canadian Anti-Monopoly Project, Amazon, Microsoft et Google détiendraient ensemble 85 % du marché canadien du cloud public, contre environ 66 % à l’échelle mondiale. Le rapport attribue 42 % du marché canadien à Amazon, 31 % à Microsoft et 12 % à Google. Cette concentration transforme la souveraineté numérique en exercice d’équilibrisme.
Car l’IA moderne repose sur le nuage : stockage des données, entraînement des modèles, inférence, cybersécurité, collaboration bureautique, identité numérique, observabilité, déploiement continu. Si l’infrastructure critique est majoritairement contrôlée par des entreprises américaines, la confiance canadienne dépend en partie de décisions commerciales, techniques et juridiques prises hors du Canada.
Le gouvernement le sait. Dans son propre livre blanc sur la souveraineté des données et le cloud public, Ottawa reconnaît que la résidence des données au Canada ne suffit pas à garantir la souveraineté si le fournisseur demeure assujetti à des lois étrangères. Le document mentionne explicitement le risque que des agences étrangères puissent contraindre un fournisseur à remettre des données sous son contrôle, même si ces données sont hébergées au Canada. Autrement dit : un centre de données à Montréal, Toronto ou Calgary n’est pas automatiquement un centre de contrôle canadien.
La stratégie de calcul souverain : nécessaire, mais pas suffisante
Ottawa tente de répondre par l’investissement. La Stratégie canadienne sur la capacité de calcul souveraine pour l’IA prévoit jusqu’à 2 milliards de dollars sur cinq ans. Elle comprend trois volets : mobiliser l’investissement privé, construire une infrastructure publique de supercalcul et créer un fonds d’accès au calcul pour les innovateurs canadiens. En avril 2026, le gouvernement a lancé un appel à projets pour un système de supercalcul optimisé pour l’IA, détenu et situé au Canada. En mai, il a aussi annoncé avec TELUS une démarche visant à faire avancer un projet de centre de données souverain en Colombie-Britannique, tout en précisant qu’aucun financement n’avait encore été engagé.
Ces initiatives sont importantes. Elles répondent à un besoin réel : sans GPU, énergie, réseaux, centres de données et équipes d’exploitation, il n’y a pas de souveraineté pratique. Mais elles ne règlent qu’une partie du problème. Le calcul souverain pour l’IA ne couvre pas automatiquement les dépendances aux suites bureautiques, aux outils de cybersécurité, aux plateformes de développement, aux modèles propriétaires, aux bibliothèques de données, aux services d’identité et aux contrats publics déjà verrouillés dans les grands écosystèmes américains.
Services partagés Canada reconnaît lui-même la nécessité de réduire la dépendance aux services infonuagiques étrangers pour certaines communications sensibles et de déployer des options souveraines, notamment pour CanChat et certains environnements Protégé B. C’est un signal fort. Mais le passage d’un pilote souverain à une architecture pangouvernementale résiliente demandera des années, des talents rares et une discipline d’approvisionnement que l’État canadien n’a pas toujours démontrée.
La confiance ne peut pas être seulement psychologique
La grande faiblesse potentielle de la stratégie serait de traiter la confiance comme une question d’acceptabilité sociale : former les citoyens, rassurer les travailleurs, promettre la protection des enfants, publier des principes. Tout cela est nécessaire, mais insuffisant. La confiance technologique est d’abord une propriété institutionnelle : qui peut vérifier, qui peut bloquer, qui peut auditer, qui peut migrer, qui peut sanctionner ?
Pour survivre au paradoxe du nuage américain, la stratégie devrait donc aller au-delà des slogans. Elle devrait imposer des exigences d’interopérabilité dans les achats publics, limiter le verrouillage propriétaire, exiger des plans de sortie crédibles, renforcer le contrôle canadien des clés de chiffrement, classifier les charges de travail selon leur sensibilité, financer des alternatives canadiennes là où elles sont stratégiques et accepter que certains systèmes ne doivent pas être déployés dans un cloud public étranger, même localisé au Canada.
Le Canadian Anti-Monopoly Project insiste sur le pouvoir d’achat de l’État : Ottawa n’a pas forcément à couper tous ses liens avec les hyperscalers, mais peut changer les conditions du marché en exigeant des technologies substituables et interopérables. C’est probablement la voie la plus réaliste. L’autarcie numérique est hors de portée ; la dépendance sans contrepoids est dangereuse.
Ce que cela annonce pour l’avenir
Si la stratégie fédérale réussit, le Canada pourrait se positionner comme une puissance moyenne de l’IA responsable : moins déréglementée que les États-Unis, moins lourde que l’Union européenne, mais plus crédible que les pays qui parlent de souveraineté sans infrastructure. Cela suppose un alignement difficile entre réglementation, industrie, recherche, énergie, marchés publics et diplomatie.
Si elle échoue, la « confiance » deviendra un habillage politique pour accélérer l’adoption de technologies que le Canada ne contrôle pas vraiment. Le risque n’est pas seulement que les données soient consultées depuis l’étranger. Le risque est plus profond : que les choix techniques de l’IA canadienne soient dictés par les architectures, les prix, les modèles et les priorités de quelques plateformes étrangères.
La question centrale n’est donc pas de savoir si Ottawa croit à une IA de confiance. La question est de savoir si le gouvernement est prêt à payer le coût de cette confiance : moins de dépendance, plus d’obligations, plus de transparence, plus de concurrence et une capacité réelle à dire non. Sans cela, la souveraineté canadienne en IA restera une promesse hébergée dans le nuage de quelqu’un d’autre.